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Latitude rhum ou l'attitude rhum par Frank Gygli

Sur la lettre-Océan d'Apollinaire

Voyage au coeur d'un titre

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Voyage au coeur d’un titre

Introduction

"Des romanciers, qui se croient tenus, quand ils ont leur titre, d'écrire en supplément le roman lui-même." (Giraudoux)
"Les titres sont souvent d'effrontés imposteurs." (Balzac)

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Thèse, antithèse; tout, rien; le titre est-il révélateur du contenu ? C'est la question que l'on se pose à la lecture des "calligrammes" d'Apollinaire. Quelle relation y a-t-il entre le titre et le texte ? Y a-t-il une relation ? Ou le titre est-il une entité indépendante ? Autant de questions auxquelles je ne prétends pas répondre. Je vous invite, en revanche, à parcourir, lettre après lettre, ce titre pour le moins énigmatique :

"LETTRE-OCEAN".

 Et je tenterai de montrer qu'il y a, ou que l'on peut trouver, une relation entre les lettres qui composent le titre et les thèmes abordés dans le texte. Il s'agit ici d'une exploration purement libre qui n'a pas l'audace de prétendre qu'Apollinaire aurait voulu signifier tout ce qui va suivre en donnant ce titre à ce "calligramme". Ce n'est qu'un voyage au coeur d'un titre.

L comme lettre

Lettre comme le plus petit signe de l'écriture alphabétique. Lettre comme la missive, moyen de communication par excellence. Lettre, enfin, comme la base même sur laquelle s'est fondée notre culture occidentale. Mais il y a, également présent dans ce signe "L", la simultanéité de la verticalité-virilité-volonté et de l'horizontalité en tant que symbole du temps qui passe. Deux éléments (la lettre, dans ses trois définitions, et la simultanéité du vertical et de l'horizontal) que l'on retrouve très clairement dans le texte; ne serait-ce qu'au niveau du graphisme.

E comme étranger

Comme un étranger au pays de l'art, Apollinaire apporte de nouvelles formes poétiques. C'est comme un étranger qu'il est perçu dans cette magnifique région de la culture qu'est la littérature ; comme un étranger un peu bizarre, fort de nouvelles théories, fort d'un matériau totalement neuf : la réalité. Tout ce qui l'entoure est matière propre à la poésie. C'est un nouveau langage, un langage étranger, comme celui d'Albert au Mexique, comme celui des Mayas pour le monde entier: un langage qu'Apollinaire "ne connaîtra" peut-être "jamais bien".

T comme tour

 Tour comme le monument d'Eiffel; tour comme "faire un tour" ; Apollinaire nous joue des tours ! Tour égale tout. "T" comme tout. Toutes les formes poétiques contenues dans ce seul "calligramme" (pictogrammes, idéogrammes, vers libres, genre "collage cubiste", "paroles en liberté", "poème conversation", termes techniques, invention de mots, onomatopées, etc.). Tous les thèmes abordés simultanément dans ce "calligramme" (voyage, technologie, religion, politique, etc.). Toutes les théories esthétiques en un "calligramme" (je rappellerai ici la citation de M. Decaudin dans les notes de l'édition des Oeuvres complètes de la Pléiade: "La publication de la Lettre-Océan dans Les Soirées de Paris eut presque une valeur de manifeste." La tour est tout, non pas tour à tour, mais simultanément.

T comme T.S.F.

Télégraphe S ans Fil comme symbole de - la modernité et de la communication.

R comme regard

Regard sur le passé, pour le moins bouleversant ("Te souviens-tu du tremblement de terre (...)"), générateur d'un présent ("Ta voix me parvient malgré l'énorme distance") résolument tourné vers le progrès (technique, social et artistique), vers l'avenir: l'inconnu ("Tu ne connaîtras jamais bien les Mayas").

E comme entendre

Entendre et écouter des messages privés ("Bonjour mon frère Albert à Mexico") ou publics ("Vive la république"), voire universels ("Evviva il Papa"); entendre et écouter un message que le poète a sans doute tendu à rendre universel : la "Lettre-Océan" elle-même.

- comme union

 Union entre "Lettre", la dimension humaine, et "Océan", la dimension solaire (sur le plan du signifiant tout au moins).Et cette union de la misère humaine (voir les douze rayons de chaque figure circulaire) et de la grandeur du soleil (en tant que divinité), l'union entre le poète et le divin, est un message fondamentalement révolutionnaire. Dans la tradition religieuse occidentale il y a un océan infranchissable entre la bassesse de l'être humain et la grandeur de la sagesse divine.

O comme "Ondes

"Ondes" ("terme que la "Lettre-Océan" nous oblige à interpréter comme désignant avant tout les ondes de la radio") voir note en fin de document ; ondes hertziennes probablement (T.S.F.), concentriques sans doute (voir le grand idéogramme), mais également sismiques ("Te souviens-tu du tremblement de terre(...)") ; aquatiques ; onde de choc ("Ta gueule mon vieux pad") ; et ondes musicales transmises par un "GRAMOPHONE". D'autre part j’observe un "0" comme représentant de la circularité et par extension un disque solaire (je vous renvoie une fois encore au grand idéogramme).

C comme clefs

"Des clefs j'en ai vu mille et mille" ; moi aussi d'ailleurs. C'est précisément ce que ce titre me permet: vous montrer quelques-unes de ces "mille et mille" clefs. Chaque lettre du titre (douze) serait une clef qui ouvre plusieurs portes (je ne vous propose, faute d'espace, que deux ou trois portes par clef)."C", également comme carte postale ("Tarjeta postal").

E comme énigme

Énigme comme la "Lettre-Océan" ! C'est le moins que l'on puisse dire d'un tel texte. Un seul objet, en effet, mais, selon l'éclairage que l'on utilise pour pénétrer le mystère qui l'enserre, apparaissent de multiples facettes ; une porte aux "mille et mille" serrures. Il est vrai que dans ce titre (et par là même dans mon texte), des clefs je n'en utilise que quelques-unes, pas même mille et cent. Quoi qu'il en soit, de porte il n'y en a qu'une: celle de Guillaume Apollinaire.

A comme "anomo" et "anora"

 Sous la couverture de deux termes prétendument usuels dans le langage scientifique, mais forgés par Apollinaire, le poète ( "A" comme Apollinaire) se définirait comme illimité, sans règles... absolu; n'écrit-il pas précisément une "Lettre-Océan", un "message-universel" ? Ce "A" pourrait également s'étendre à Albert ou à l'astre, le soleil; terme et thème que l'on retrouve dans le texte.

N comme nouveau

"Les chaussures neuves du poète" ; de nouvelles formes poétiques qui font du bruit ("cré, cré, cré... vingt-quatre fois) ; un poète qui crée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, comme le soleil illumine le monde.

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Conclusion

Le poète chausse des chaussures neuves pour parcourir le nouveau chemin de la création. Chemin en forme de spirale, jalonné de moyens d'expression modernes à saisir dans le but de fusionner, enfin, avec le soleil. Le poète devient un nouveau soleil, misère et grandeur de l'âme... humaine ou divine ? Mais le parcours n'est pas terminé, l'inconnu demeure ; et la spirale reste ouverte sur l'avenir.

Une révolution prépare les armes de la suivante; d'ailleurs la suivante a déjà eu lieu !

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Note

*M. BUTOR, Préface de Calligrammes, Paris, éd. Gallimard, coll. Poésie/Poche, 1966, p.9.

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Bibliographie

G. Apollinaire, Oeuvres complètes, Paris, éd. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1965.

C. Debon, Apollinaire après alcools, Paris, éd. Minard Lettres Modernes, 1981.

Ph. Renaud, Lecture d'Apollinaire, Lausanne, éd. L'Age d'Homme, 1969.

Article de M. Richter, "Lettre-Océan" di Apollinaire, dans Letture e ricerche, No. 3, Università di Padova.